La première mission de Philippe Le Bas aux armées. ( 2-21 août 1793)

par | 28,03,21 | Philippe Le Bas ( 1764-1794) | 0 commentaires

 

Introduction Première mission de Philippe Le Bas aux armées

La première mission de Philippe Lebas aux armées comme commissaire est peu connue, et beaucoup moins célèbre que ses suivantes avec Saint-Just aux frontières. Stéphane Pol-Paul Coutant (Pol-Coutant) le regrettait: « Les documents sont rares sur cette première mission de Lebas aux armées. »

Essayons donc d’en rassembler quelques-uns afin d’en retracer ses grandes lignes.

Élisabeth Duplay-Lebas, sa future épouse a évoqué dans ses mémoires cette période où elle fut séparée de lui, alors que les deux fiancés espéraient se marier au plus vite:

Le mariage retardé selon Elisabeth Duplay

« Après le diner, j’entendis mon Philippe demander à mes parents de fixer l’époque de notre mariage, disant que le plus tôt possible serait le plus heureux pour lui. Robespierre appuya la demande et dit: « Il a raison; il faut terminer ce mariage. »

Mes parents demandèrent que ce fût dans deux décades, afin d’avoir le temps de préparer mon trousseau et notre logement. Mon père, propriétaire, à cette époque, de plusieurs maisons, en avait dans ce moment une vacante, rue de l’Arcade; il nous y donna un logement et tout fut promptement terminé pour l’époque convenue.

Mais, grand Dieu! Quel chagrin vint nous frapper encore! Au moment d’être unis, nous fûmes séparés. Mon ami fut obligé de se rendre promptement à l’armée. Le Comité de Salut public venait de le nommer et lui enjoignait de partir le jour même; il eut à peine le temps de faire sa malle et de prendre quelque nourriture; il vint en hâte nous dire adieu; la chaise de poste était à notre porte.

Il partit avec son cousin Duquesnoy, un homme pu et intègre, un patriote dévoué. Jugez de la douleur de mon bien-aimé et de la mienne! Nous voir séparés à la veille d’être unis! Je ne pu m’empêcher de dire à Robespierre qu’il nous faisait bien du mal. « Ma bonne Élisabeth, répondit-il, la patrie avant tout lorsqu’elle est en danger; ce départ est indispensable, mon amie; il faut du courage; il reviendra bientôt; sa présence est nécessaire où on l’envoie. Vous serez bien plus heureuse, vous si patriote, de le voir revenir après qu’il aura rendu un grand service à son pays. »

J’avais tellement de douleur que je ne voulais plus être patriote. Je lui reprochais d’avoir fait partir mon Philippe; il me répondit que cela faisait son éloge d’avoir à remplir une telle mission, surtout dans un moment pareil à celui où l’on se trouvait alors, qu’il fallait des hommes comme lui pour un moment comme celui-là. Il chercha, ainsi que mes bons parents, à me consoler, mais c’était inutilement; j’étais inconsolable.

Ma santé en souffrit beaucoup; cela alarma ma famille et notre ami, qui me promit bien de saisir un moment favorable pour le faire revenir. Ce fut encore bien long, mais il fallut attendre: j’avais confiance dans notre ami; je savais qu’il ferait tout ce qu’il pourrait pour faire rentrer Le Bas à Paris et le faire remplacer par un de ses collègues.

Philippe m’écrivait souvent et me chargeait de dire à Robespierre que s’il ne trouvait pas le moyen de le faire revenir, il se verrait forcé de faire une absence de quelques jours pour venir à Paris se marier et me ramener avec lui, car il lui était impossible de supporter plus longtemps notre séparation, qu’il ne pouvait pas vivre ainsi et tomberait malade.

Je fis tant d’insistances auprès de Robespierre, je l’obsédai si souvent, que ce bon ami fit revenir mon Philippe , qui m’écrivit de prier nos parents de tenir tout prêt pour le moment de son retour.

Il arriva, et tout étant prêt, nous fûmes mariés à la Ville, par Lebert; c’était le 10 fructidor ( 26 août 1793). Quelle joie pour nous, et combien j’étais heureuse! Je croyais n’être plus jamais séparée de mon mari; mais hélas! Il devait en être autrement.

Au bout de quelques mois, il fallut qu’il s’éloignât encore; mon ami partit, la tristesse dans le cœur, et pria ma mère de me rapprocher d’elle. »

[Manuscrit de madame Lebas, dans Pol-Coutant, Autour de Robespierre, le conventionnel Lebas, Paris, Flammarion, 1901, 126-128.]

 

Ordre de mission et décrets de la Convention nationale.

Le 1er août 1793, un premier décret fut voté à la Convention, qui envoyait Lebas en mission avec Prieur de la Marne et Jeanbon Saint-André, tous deux membres du Comité de Salut public:

« Prieur ( de la Marne), Saint-André et Le Bas se rendront sur-le-champ aux armées du Nord, des Ardennes et de la Moselle et du Rhin, pour se concerter avec les généraux sur toutes les mesures nécessaires dans les circonstances actuelles. » [A.P, LXX-70, 1er août 1793, 107.]

Le lendemain, 2 août 1793, le décret fut légèrement modifié sur proposition de Couthon, au nom du Comité de Salut public:
« Couthon, au nom du comité de salut public, propose d’envoyer les représentants Duquesnoy et Lebas à l’armée du Nord, en qualité de commissaires. (La Convention adopte la proposition du comité de salut public.)

En conséquence le décret suivant est rendu. (P.V. De la Convention tome 18, page 52.) »

« La Convention nationale décrète que les citoyens Duquesnoy et Lebas, membres de la Convention, se rendront sur-le-champ à l’armée du Nord, pour y correspondre avec le comité de salut public, et y prendre les mesures qu’exige l’intérêt de la République. » [A.P., LXX-70, 2 août 1793, 133.]

On retrouve dans le Recueil d’Aulard ce même décret:
«Décret relatif à la mission à l’armée du Nord Convention nationale, séance du 2 août 1793

Sur la proposition du Comité de salut public,La Convention nationale décrète que les citoyens Duquesnoy et Lebas, membres de la Convention, se rendront sur-le-champ à l’armée du Nord, pour y correspondre avec le comité de salut public, et y prendre les mesures qu’exige l’intérêt de la République. » [RACSP, V, 2 août 1793, 449.]

Début de la Mission Cambrai 

Duquesnoy et Lebas arrivèrent à Cambrai le 3 août 1793. Lebas écrivit une première lettre à sa promise le lendemain:

 « Cambrai, 4 août.

Nous sommes arrivés hier ici, ma chère Élisabeth, bien fatigués. Je crois que nous n’y resterons pas long-temps, et nous hâterons d’aller du côté de Bergues. J’espère que mon séjour dans ce pays ne sera pas de longue durée. Tu ne dois pas douter de mon empressement à te rejoindre et à mettre le sceau à une union à laquelle j’attache le bonheur de ma vie. Surtout prends bien soin de ta santé. Mille amitiés à toute la famille; dis à Robespierre que, tout en enrageant contre lui, je suis un de ses meilleurs amis. Je t’embrasse.

LEBAS. »

[AN, 35AP/1., Buchez-Roux, tome 35, 341. Pol-Coutant, op. cit., 156.] ( Ces lettres sont adressées «  à la citoyenne Élisabeth Duplay, chez le citoyen Duplay, menuisier, n° 366, rue Saint-Honoré », note 1.)

 Seconde version  de la proclamation de Duquesnoy rédigée par Le Bas.

LeBas rédigea la proclamation que fit Dusquesnoy, représentant du peuple, à quelques officiers de l’armée, en édulcorant certaines expressions écrite par ce dernier lors d’une première ébauche:

 « J’ai souvent entendu des officiers accuser le soldat d’indiscipline, de négligence et de lâcheté. La source de ces désordres n’existe que dans la mauvaise conduite de quelques officiers.

J’ai visité les camps, les cantonnements, les postes, les avant-postes; j’ai assisté à plusieurs affaires; partout je me suis convaincu de ce que j’avance.

Si j’ai vu des soldats mal tenus; mal instruits, des postes endormis, des armes jetées à terre sans être sous le manteau; j’ai vu aussi des officiers, les uns plongés dans l’ivresse, les autres absents du camp et abandonnant absolument leurs subordonnés à eux-mêmes. Faut-il s’étonner d’après un pareil ordre de choses, de tant de surprises où les soldats de la République ont été forcés de prendre honteusement la fuite? Et n’est-il pas révoltant d’entendre des officiers qui n’ont pas osé regarder l’ennemi en face rejeter un revers sur de braves gens dont ils n’ont pas su guider le courage?

Des abus aussi condamnables ne peuvent être tolérés, et un représentant du peuple doit employer tout le pouvoir dont il est revêtu pour les réprimer.

Je déclare donc que je ne balancerai pas à suspendre, et à livrer à toute la rigueur des lois, tout chef qui ne surveillera pas la troupe qui lui est confiée, qui sera trouvé ivre hors de son service, qui s’absentera du camp ou de son poste sans une permission motivée de son supérieur, visée du général.

Invariablement attaché aux principes de l’égalité, je ne ferai aucune distinction de grade, et le général sera soumis à la loi aussi bien que le dernier soldat de l’armée. »

 Version d’origine rédigée par Duquesnoy.

Voici, selon Buchez-Roux et Pol-Coutant, la version première non retenue rédigée par Duquesnoy:

 « Le républicain Duquesnoy, représentant du peuple aux officiers de l’armée républicaine.

Citoyens, j’entends la majeure partie des officiers de l’armée se plaindre de l’indiscipline du soldat, de sa négligence à remplir ses devoirs, et de son peu de courage. Je réponds à ces plaintes que ces désordres proviennent des officiers, du peu de surveillance, de l’inexactitude et de la lâcheté de la plupart d’entre eux.

J’ai visité les camps, les cantonnements, les postes et les avant-postes; j’ai aussi assisté à plusieurs affaires, et partout j’ai vu les suites funestes de la coupable négligence des chefs.

J’ai vu des soldats mal tenus, mal instruits, des postes endormis, des armes jetées à terre sans être sous le manteau, des officiers plongés dans l’ivresse, d’autres absents du camp; j’y ai vu des soldats livrés à eux-mêmes. Je ne m’étonne plus des surprises multipliées où les soldats de la République ont été forcés de se livrer à la fuite la plus honteuse; je ne m’étonne plus de leur peu d’instruction, et de leur mauvaise tenue; je ne suis pas surpris que sans une affaire le soldat dont l’officier est absent, ivre ou lâche, s’abandonne à la fuite.

Il semble que les officiers de cette armée ne soient uniquement destinés qu’à se vautrer dans la débauche, et à se plonger dans l’oubli de leurs devoirs. Il est temps, citoyens, il est temps de remédier à des abus aussi préjudiciables à la chose publique.

Je serais vraiment coupable aux yeux de la nation entière, si je n’usais pas du pouvoir qu’elle m’a délégué pour punir des crimes qui nécessairement entraîneraient sa perte.

Je déclare donc que je décernerai la peine de destitution, et livrerai à la rigueur des lois tout officier qui ne surveillera pas la troupe qui lui est confiée, tout officier qui s’absentera du camp, ou de son poste, sans une permission motivée de son chef, visée du général, et tout officier qui sera trouvé ivre hors de son service.

Je déclare qu’invariablement attaché aux principes de l’égalité, je ne ferai aucune distinction de grade, et que le général sera soumis à la loi aussi bien que le dernier des soldat de l’armée. Réfléchissez, citoyens officiers; la gloire vous attend ou l’opprobre. »

 

[Buchez-Roux, 339-341. Pol-Coutant, 153-155.]

Cassel

Cassel le 6 août

Le 6 août 1793, Lebas et Duquesnoy retrouvent à Cassel, leur collègue Carnot, commissaire à l’armée du Nord. Ce dernier va partir. Il en explique les raisons à ses collègues à l’armée du Nord:

« Cassel, 6 août 1793, l’an II de la République française, une et indivisible.

Le représentant du peuple envoyé près l’armée du nord à ses collègues à Lille.

Je viens de recevoir, chers collègues, votre lettre par laquelle vous m’invitez à vous aller trouver le plus promptement possible. C’est à regret que je me vois dans l’impossibilité de le faire en ce moment. C’est pour vous que je travaille; je m’occupe à vous ramasser des subsistances et à vous les faire passer. J’apprends aussi que le comité de salut public a des renseignements à me demander, de sorte que j’ai pris le parti de me rendre sur-le-champ à Paris pendant que j’ai deux collègues, Duquesnoy et Le Bas, qui peuvent me remplacer. Je serai très peu de jours absent et je passerai par Lille à mon retour.

Salut et Fraternité.                    L. CARNOT. »

 

[ AD du Nord, série L, liasse 1415. Correspondance générale de Carnot, publiée par M. Charavay, tome II, 447. Pol-Coutant, op. cit., 157.]

 

Lebas et Duquesnoy prennent ce jour-là toute une série de décisions, et notamment celles qui visent à remettre de l’ordre républicain dans les armées et sanctionner les gradés coupables de négligence:

 

Les représentants à l’armée du Nord au Comité de Salut public.

« Cassel, 6 août 1793.

[Duquesnoy et Lebas envoient le double des réquisitions qu’ils ont faites concernant les arrestations des généraux Richardot et O’Moran. « Nous vous adressons pareillement les doubles de la nomination provisoire que nous avons faite du citoyen Ferrand pour commander le camp de Cassel, et du citoyen Fromentin pour commander les cantonnements sous Bergues. Il était d’autant plus urgent de prendre les mesures rigoureuses auxquelles nous nous sommes déterminés par rapport aux généraux Richardot et O’Moran que la division la plus funeste paraissait être prête à éclater entre les différents corps d’armée campés sous Cassel. Déjà des menaces et des voies de fait avaient eu lieu entre plusieurs individus du 24e régiment et du 17e bataillon des fédérés le 5 de ce mois, et elles avaient pris aujourd’hui un caractère d’autant plus prononcé et plus alarmant que le général O’Moran ne s’était nullement empressé de les prévenir et d’y remédier. De concert avec le général Barthel, nous avons fait assembler les deux corps; nous les avons harangués, et cette mesure si simple nous a procuré le plaisir de voir la mésintelligence cesser et d’entendre de toutes parts les cris répétés de Vive la République! Nous avons aussi visité d’autres bataillons, et entre autres un bataillon du Calvados, dont l’attitude patriotique offre un contraste rassurant avec celle des administrateurs de ce département. Nous croyons que la République peut d’autant plus compter sur de pareils défenseurs que les généraux qui vont les commander paraissent être dans les meilleures dispositions. »

 

[De la main de Lebas. AN AF II 233 pl. 2005, p. 42 à 47. RACSP, V, 489.]

 

« Cassel, 6 août 1793.

Réquisition de Le Bas et de Duquesnoy au général Barthel.

 

Les représentants du peuple envoyés près l’armée du Nord, considérant que les soupçons les plus graves s’élèvent contre le général O’Moran et que les circonstances présentes dans lesquelles se trouvent la République nécessitent de plus en plus les mesures de sûreté, requérons le général Barthel, commandant la division de Cassel, de faire mettre en état d’arrestation le général O’Moran, de faire apposer les scellés sur ses papiers et de le faire conduire sous bonne et sûre garde à Arras pour y être détenu dans la maison d’arrêt, jusqu’à ce qu’il ait été pris à cet égard une décision ultérieure.

A Cassel, le 6 août 1793, l’an II de la République française.

LE BAS, DUQUESNOY. »

 

[De la main de Lebas, AN AF II 233, n°270. Correspondance générale de Carnot, op. cit., 447-448.]

 

« Cassel, 6 août 1793.

Réquisition de Le Bas et de Duquesnoy au général O’Meara.

 

Les représentants du peuple envoyés près l’armée du Nord, considérant que les soupçons les plus graves s’élèvent contre le général Richardot et que les dangers de la République exigent plus que jamais que l’on prenne contre les hommes suspects des mesures de sûreté, requièrent le citoyen général O’Meara, commandant le camp de Ghyvelde au lieu du général Richardot, de faire arrêter sur-le-champ ledit général Richardot, apposer les scellés sur ses papiers par le commissaire des guerres de ladite armée, nous adresser le procès-verbal de ladite apposition; requièrent en outre qu’après ladite apposition ledit général soit conduit sous bonne et sûre garde en la maison d’arrêt de la ville d’Arras.

 

A Cassel, le 6 août 1793, l’an II de la République française.

 

LE BAS, DUQUESNOY.

 

Les représentants du peuple à l’armée du Nord m’ont remis le double de la réquisition ci-dessus.

A Cassel le jour et an que dessus.

 

Le général de brigade, O’MEARA. »

 

[De la main de Lebas, AN AF II 233, n°166. Correspondance générale de Carnot, op. cit., 448.]

 

« Cassel, 6 août 1793.

Arrêté de Lebas et de Duquesnoy.

 

Cassel, le 6 août 1793, l’an II de la République, une et indivisible.

 

Les représentants du peuple envoyés près l’armée du Nord.

D’après les bons témoignages qui nous ont été donnés du civisme et des talents militaires du citoyen Jacques Fromentin, premier chef du 1er bataillon de l’Orne, nous lui avons conféré le commandement provisoire des cantonnements sous Bergues.

 

LE BAS, DUQUESNOY. »

 

[AN AF II 233, n°169. Correspondance générale de Carnot, op. cit., 449.]

Lebas et Duquesnoy s’appuient sur le Comité de surveillance de Cassel afin de l’autoriser à  procéder à l’arrestation des suspects en cette période très difficile pour la Révolution de l’été 1793. Le comité de surveillance dresse une liste de 25 personnes suspectées d’hostilité à la Révolution :

 

« Lebas et Duquesnoy, représentants à l’Armée du Nord, au Comité de Salut public,

 

Cassel, 6 août 1793. Ils transmettent au Comité une dénonciation contre les personnes suspectes, faite par le Comité de surveillance de cette ville. » 

Pièce jointe: Le Comité de surveillance de Cassel considérant que la patrie est en danger croit qu’il est de son devoir de dénoncer les personnes suspectes qui résident en cette ville; et en conséquence nous dénonçons les personnes suivantes aux commissaires de la Convention près l’armée du Nord: Pierre Dumontier ci-devant Serpentier à la ci-devant collégiale de St-Pierre; Jean Dominicius, hollandais, réfugié chez la veuve Amelin et le fils du dit Dominicius, La Motte, hollandais, chez Pierre Hiele, rue de St-Omer; De Handschoewerker, père; De Handschoewerker, fils aîné ( hors la rue d’Ypres); Dominique Cortyl, ci-devant receveur de la Chatellenie, ancien marché aux chevaux; Joseph Behaeghel, grand place; Philippe Bon, homme de loi, rue d’Ypres; Pierre Baudens, à la maison de ville; Jeneste Hennegraevre Vieu, marchand aux pots; Robert Bouvaert, maréchal-ferrant, rue de l’Isle; Michel Boudenoot, à la maison de ville; Ignace de Cocq père, rue d’Ypres; Ambroise de Cocq, cafetier, grand place; Marie Van Cappel, veuve Prudhomme, grand place; François Joste, grand place; Frenelet, grand place; Couet, ancien militaire, rue d’Ypres; Franz Lalou; La femme de Liot, présentement au château; son père rue de St-Omer; Mathias de Cool, brasseur, rue de St-Omer; Henriette Carnout, chez Marie van Cappel, grand place; Angéline Fryquet, grand place; Le fils de J.B. Loonens; le fils de George de Laritre.

En conséquence avons dénommés les citoyens Bornisien et Hencart, membres du dit Comité, pour remettre la présente dénonciation aux dits représentants du peuple.

Fait à Cassel ce 6 août 1793.

Hencart, Bornisien, J. Van Damme, F. J. De Haeck, De Cousser, F. De Meyer, J.-F. Liebaert.

Les représentants du peuple envoyés près l’armée du Nord, sur la dénonciation ci-dessus faite par les membres du salut public de la commune de Cassel contre les personnes ci-dessus dénommées autorisent les dits membres de faire arrêter sur le champ les dites personnes et requièrent qu’elles soient traduites sous bonne et sûre garde dans la maison d’arrêt de la ville d’Arras après avoir apposé le scellé sur les papiers à Cassel le 6 août 1793 l’an II de la République une et indivisible.

Signé DUQUESNOY et LEBAS.

P.c.c. DUQUESNOY, LEBAS. »

[AN, AF II 148, pl. 1200, p. 21. Supplément Bouloiseau, 1er volume, 483.]

 

Lettre de Lebas à Élisabeth Duplay:

 

« Cassel, 6 août.

Je n’ai pas eu le temps, ma chère et tendre amie, de t’écrire hier, et je n’ai aujourd’hui que très-peu de loisir. Nous avons beaucoup travaillé, et il me paraît que nous aurons encore beaucoup à faire pour remplir l’objet de notre mission. J’ai néanmoins l’espoir d’être libre vers le 10 de ce mois. Oh! Qu’il sera doux pour moi le moment où je te reverrai! Que l’absence est cruelle, quand on aime comme moi! Mon père n’ira sûrement pas à Paris avant mon retour, et je compte l’emmener avec moi lorsque cette époque sera arrivée. Je dois aller demain à Dunkerque. Adresse-moi tes lettres ici. Milles amitiés à ta famille que je regarde comme la mienne. Je suis pour la vie ton fidèle ami.

LEBAS.

Duquesnoy te fait ses compliments. »

[AN, 35AP/1., Buchez-Roux, tome 35, 341-342. Pol-Coutant, op. cit., 156.]

 

Les représentants à l’Armée du Nord, au Comité de salut public,

 

« Cassel, 9 août 1793.

 

Citoyens nos collègues,

 

Nous vous faisons passer copies de plusieurs arrêtés et réquisitions que nous avons prises ce jour.

  1. et F.

DUQUENOY, LE BAS. »

Copie accompagnée de 6 arrêtés ( p. 2, 4, 5, 7, 8, 9) et d’une courte proclamation à la division de Cassel, datée du 9 août au sujet de l’anniversaire du 10 août (p. 6).

[AN, AF II 148, pl. 1201, p.3. Supplément Bouloiseau, 1er volume, 488.]

Ce même 9 août 1793, Lebas envoie une troisième lettre plus développée à Élisabeth, où il lui tarde de revenir à Paris afin de la retrouver:

« Cassel, 9 août.

Voilà bientôt huit jours que je suis loin de toi, mon Élisabeth. Tu as sûrement reçu les lettres que je t’ai écrites; et moi, m’as-tu laissé dans l’oubli? Tous les jours j’espère voir une lettre de moi; tous les jours, jusqu’à présent, mon attente a été trompée. N’être pas avec toi, ne pas recevoir de tes nouvelles, est une situation que je ne puis supporter. Je suis accablé d’affaires. Il fallait, j’en conviens, dans ce pays des commissaires vrais patriotes. Nous avons fait arrêter deux généraux, Omoran et Richardot. Nous envoyons des officiers au tribunal révolutionnaire, et nous ne cessons de prendre tous les jours les mesures de prudence et de sévérité que commandent les circonstances. Mais un député, aussi ferme que moi, secondé par Duquesnoy qui, pour une pareille mission, a un talent que je ne lui connaissais pas, aurait parfaitement rempli le but que se propose Robespierre; et moi, en rendant à Paris tous les services dont je suis capable, je jouirais du bonheur d’être avec toi, ma chère…

Nous serions unis maintenant. Dis à Robespierre que ma santé ne peut se prêter longtemps au rude métier que je fais ici; dis-lui que plusieurs de mes collègues sont autant et plus en état que moi de s’acquitter des devoirs que j’y remplis. Deux de mes frères sont arrivés aujourd’hui; c’est une petite consolation. Mon père doit m’écrire incessamment, et je suis persuadé que je l’emmènerai avec moi à Paris. Écris-moi donc, ma chère Élisabeth, tous les jours; tu me l’as promis. Souffrirais-tu de t’acquitter de cette promesse? Ah! S’il était possible! Mais, non, tu n’as pas cessé de m’aimer, comme je n’ai pas cessé, comme je ne cesserai jamais d’être ton tendre et fidèle ami.

LEBAS.

Mille amitiés chez toi. »

[AN, 35AP/1., Buchez-Roux, tome 35, 342-343. Pol-Coutant, op. cit., 158-159.]

 

Les représentants à l’Armée du Nord, au Comité de Salut public,

 

« Cassel, 10 août 1793.

 

Nous vous faisons passer, Citoyens nos collègues, copies de deux arrêtés par nous pris ce jour, et de l’inventaire des papiers du ci-devant général Richardot.

S.et F.

LEBAS, DUQUESNOY. »

 

[De la main de Lebas, AN, AF II 240, pl. 2059, p. 25. Supplément Bouloiseau 2e volume, addenda au supplément, 1er volume, 19.]

 

Le 11 août 1793, Lebas et Duquesnoy envoient au Comité de Salut public une lettre qui annonce et explique l’arrestation des deux généraux, O’Moran et Richardot. Le Recueil d’Aulard ne fait que la mentionner et renvoie son libellé intégral au Recueil Legros. La Correspondance générale de Carnot la publie également.

 

Les représentants du Nord au Comité de salut public.

 

Cassel, 11 août 1793.

 

[Duquesnoy et Lebas annoncent et expliquent l’arrestation des généraux O’Moran et Richardot.

Minisère de la guerre; Armée du Nord et des Ardennes. Cette lettre a été insérée dans le Recueil Legros.] [RACSP, V, 529.]

 

« Cassel, 11 août 1793, l’an II de la République.

 

Les représentants du peuple envoyés près de l’armée du nord au comité de salut public.

 

Nous avons mandé, citoyens nos collègues, par notre lettre du 6 de ce mois, l’arrestation par nous ordonnée des généraux O’Moran et Richardot. Nous vous avons aussi mandé que les scellés avaient été apposés sur leurs papiers. Dans quelques jours nous vous adresserons l’inventaire sommaire, et vous nous indiquerez ce que nous devrons faire de ces papiers. L’inventaire de ceux du général O’Moran doit être fini aujourd’hui. En jetant un coup d’œil sur ceux qui ont été inventoriés hier nous nous sommes convaincus que le général O’Moran, qui, d’accord avec le général Richardot, avait constamment refusé de faire l’expédition de Furnes sous le prétexte que l’ennemi était en force, avait cependant reçu des avis contraires dont il n’avait donné aucune connaissance aux représentants du peuple, et que lorsqu’il s’était enfin vu forcé à faire cette expédition, il avait agi de manière à la rendre infructueuse; et lorsqu’il louait en public les efforts des représentants du peuple dans cette journée pour s’opposer à des excès déplorables, il rejetait tous ces excès sur ces mêmes représentants dans une lettre au général Custine, seul capable, disait-il, de rétablir la discipline et de ramener l’ordre. Nos collègues Billaud-Varenne et Niou, avec lesquels nous nous sommes concertés à Dunkerque, recevront de nous tous les renseignements que nous pourrons leur fournir afin de faciliter l’interrogatoire qu’ils se proposent de faire subir aux généraux O’Moran et Richardot.

Une nouvelle manœuvre vient d’être employée pour égarer et désorganiser l’armée. Un arrêté des représentants du peuple Carnot et Duquesnoy avait défendu tout autre recrutement que celui des contingents. Malgré cet arrêté les malveillants, s’appuyant surtout sur une permission donnée par notre collègue Carnot à deux soldats d’infanterie pour entrer dans le 5e régiment de chasseurs à cheval, avaient tellement monté les esprits que la presque totalité du 24e régiment voulut s’incorporer dans la cavalerie, et si cette volonté avait pu s’exécuter, nous n’aurions eu bientôt plus d’armée. Nous avons, de concert avec le chef de brigade Ferrand, commandant provisoire du camp sous Cassel, empêché l’effet de cette coupable manœuvre. Nous ne devons pas vous dissimuler que le chef du 5e régiment de chasseurs à cheval, défenseur officieux du général La Nouë, son oncle, et qui avait fait publier dans le camp que les soldats d’infanterie pouvaient entrer dans son régiment, nous a inspiré de graves soupçons.

Nous aussi, de concert avec le chef de brigade Ferrand, qui nous paraît dans les meilleures intentions et doué de connaissances militaires, avons pris quelques mesures pour empêcher que le 10 août ne soit une journée funeste à la République, à cause du défaut de surveillance que pourraient produire des réjouissances inconsidérées, dont l’ennemi ne manquerait pas de tirer avantage.

Salut et Fraternité.

LEBAS, DUQUESNOY. »

 

[De la main de Lebas. Archives de la guerre, armée du Nord et des Ardennes. Recueil Legros, tome deuxième, 161-164. Correspondance générale de Carnot, tome II, 449-451.]

 

Stéphane Pol-Paul Coutant signale d’autres arrêtés prises par les deux représentants dans cette première quinzaine d’août 1793:

« Voir également des arrêtés d’ordre individuel pris par les représentants dans la première quinzaine d’août, aux Archives nationales (AF II 131, plaquette 1004), notamment celui laïcisant le personnel de l’hôpital de Bailleul, composé alors des « Religieuses Noires », et celui suspendant le général Chalain, et le remplaçant provisoirement par le général Ferrand. » [Paul-Coutant, op. cit., 158.]

 

Lebas et Duquesnoy, représentants à l’Armée du Nord, au comité de Salut public,

 

« Cassel, 12 août 1793 ( Reçu le 14).

 

Ils transmettent au Comité plusieurs arrêtés relatifs à des suspensions de généraux. »

 

[AN, AF II* 141, page 255. Supplément Bouloiseau, 1er volume, 494.]

 

Le 13 août, c’est d’Arras, où il s’est rendu que Lebas écrit une nouvelle et longue lettre à Élisabeth:

 

 

Arras et Hazebrouck

« Arras, 13 août 1793, an 2 de la République.

J’étais depuis huit jours à Cassel dans une mortelle inquiétude, ma chère Élisabeth. Tous les jours j’attendais et j’attendais vainement de tes nouvelles; l’ennui, la tristesse me dévoraient. Des affaires imprévues, l’envie de savoir l’état de nos armées du côté de Cambrai, m’ont amené aujourd’hui avec Duquesnoy à Arras. On m’y a remis deux paquets; ils renfermaient des lettres de mon père, une de ta sœur, ma bonne amis Victoire, et deux lettres de mon Élisabeth. Juge de ma joie, de mon ravissement! Je les ai lues, je les ai relues; je viens de les lire encore, ces deux lettres. Oh! Quel bien elles ont fait à mon pauvre cœur! Que je bénis, mon aimable amie, le jour, l’heureux jour où j’eus la douceur d’apprendre que ton âme si sensible, si tendre, partageait les sentiments que tu m’avais inspirés! Pourquoi fait-il qu’à l’instant où j’allais unir ma destinée à la tienne, nous nous soyons vus si cruellement séparés? Il m’est impossible de me rappeler sans douleur le moment qui recula celui que je voyais si prochain, après lequel je soupirais. Tu te plains du laconisme de la lettre que je t’ai écrite de Cambrai; à peine ai-je pu trouver un instant pour te tracer quelques lignes, et je n’aurais pas fini si j’avais entrepris de t’exprimer tout ce que je ressentais. Tu dois avoir reçu depuis deux autres lettres datées de Cassel; je t’y engageais à m’écrire dans cette ville. Je vais y retourner demain et y rester habituellement jusqu’au jour fortuné où je retournerai près de toi. Quand viendra-t-il ce jour? Je sens que la présence de deux députés vraiment patriotes est nécessaire dans les lieux où je reste, mais je suis très éloigné de penser qu’il soit difficile de donner à Duquesnoy un collègue qui me remplace. Il suffit de lui adjoindre un homme d’un caractère ferme, tel que Hentz. D’ailleurs les principales mesures ont été prises au moyen de l’arrestation d’Omoran, de Richardot, de plusieurs officiers royalistes, d’une assez grande quantité de personnes suspectes et de la tradition [traduction] de deux capitaines au tribunal révolutionnaire. Les généraux Bartel et Ernouf n’étant plus désormais contrariés par des généraux perfides et trouvant un appui certain dans deux députés bien intentionnés, peuvent servir très utilement la République. Je n’aperçois aucun inconvénient à ce qu’on me rappelle promptement. Je ne dois pas te cacher d’ailleurs que ma santé souffre un peu de la vie extrêmement fatigante et agitée que je mène, et que j’ai commencée dans ma convalescence. J’avais besoin de quelque repos, et je ne m’imagine pas qu’on puisse m’en vouloir de m’en souvenir aujourd’hui que les motifs qui m’ont déterminé à l’oublier n’existent plus. J’ai eu la satisfaction de rencontrer ici mon père; il a compati à mes souffrances, ce bon père. Sans te connaître, et sur mon récit, il a conçu pour toi une amitié qui ne s’affaiblira sûrement pas quand il te connaîtra. Il ne peut absolument venir à Paris, et tu as dû voir les obstacles qui s’opposent à ce que mes frères y viennent. Mais cela n’empêchera pas, ne retardera pas notre union, puisque mon père, qui ne peut en être témoin, m’invite à la conclure, et envisage comme un jour de fête celui où il pourra t’embrasser comme l’épouse de son fils.

Que de choses n’aurais-je pas à te dire, ma chère Élisabeth! Mais je n’ai pu de toute la journée t’écrire; et il est une heure du matin; je suis accablé de fatigue. Victoire me pardonnera si je ne lui écris point séparément. Elle n’aime pas un ingrat; je lui suis aussi très attaché. Quant au reste de la famille, je la regarde comme la mienne. Tes père et mère sont pour moi à jamais des objets de respect et de tendresse. Embrasse-les pour moi, chère Élisabeth, et fais en sorte que je puisse bientôt te revoir. Mon idée, dis-tu, ne te quitte pas. Eh bien! De mon côté, il en est de même. Je ne puis cesser de m’occuper de toi. Bonsoir, ma chère amie, je vais me coucher et songer encore à toi pendant mon sommeil.

LEBAS.

P.S. Ce que tu me dis de ta santé est loin de me tranquilliser. Prends le plus grand soin de cette santé qui m’est si précieuse. Je te remercie de ton attention à faire remettre les lettres à leur adresse. »

[AN, 35AP/1., Buchez-Roux, tome 35, 343-345. Pol-Coutant, op. cit., 159-161.]

C’est d’Hazebrouck, le 16 août 1793, que Lebas écrit une nouvelle lettre à Élisabeth, alors qu’il rentre sur Cassel.

 

« Hazebrouck, 16 août.

Je profite, ma chère Élisabeth, d’un moment de loisir pour m’entretenir un peu avec toi. Je compte arriver ce soir à Cassel, et être assez heureux pour y trouver une lettre de toi. Une lettre de toi!… C’est sans doute une grande consolation, mais ce n’est pas toi; rien ne peut te suppléer, et je sens à chaque instant que tu me manques. Tu m’as parlé du jardin; tu m’as demandé si je m’en souvenais. Pourrais-je l’oublier, ma chère Élisabeth? Oh non! Tous les lieux où j’ai pu librement causer avec toi, t’exprimer ma tendresse et m’entendre dire par toi-même que tu m’aimais, mon imagination ne cesse de les revoir, de s’y reposer. Lorsque notre voiture nous conduit, et que mon collègue fatigué, ou cesse de parler ou s’endort, moi je songe à toi; si je m’endors aussi, je pense encore à toi. Toute autre idée, lorsque les affaires publiques ne m’occupent plus, m’est importune. Duquesnoy m’est devenu plus cher, depuis qu’il m’a questionné sur toi, et qu’il m’a fourni l’occasion de lui peindre mon amour. Ma chère Élisabeth, ô toi, qu’il m’a fallu abandonner au moment où je croyais m’unir pour jamais à moi, toi qu’il m’a fallu quitter pour entreprendre un voyage pénible et triste, quand te-reverrai-je? Maintenant que ma présence n’est plus à beaucoup près aussi nécessaire, Couthon n’aura-t-il pas assez d’égards pour son jeune collègue, Robespierre ne considérera-t-il pas que j’ai assez fait pour chercher à abréger le terme de mon sacrifice? Certes, de tous ceux que j’ai faits à la patrie, aucun ne m’a coûté autant que celui qui me priva du bonheur d’être à toi aussitôt que je le désirais. Une chose surtout augmente mon impatience de te rejoindre. Je crains que tu ne négliges trop ta santé. Ma chère Élisabeth, prends soin de ta santé, je t’en conjure; que je puisse bientôt t’embrasser bien portante. Si d’ici à huit jours au plus tard je ne suis pas rappelé, il est certain que je saurai trouver un moyen d’aller à Paris, et, quand j’y serai, il faudra bien qu’on se détermine à me remplacer. Chacun son tour. Je reverrai Ernouf aujourd’hui, à ce que j’espère. Depuis mon arrivée à Cassel, je ne l’ai guère vu, parce qu’il a fallu qu’il accompagnât le général Barthel à Cambrai, d’où il n’est de retour que depuis peu de jours. Celui-là m’aurait encore parlé de toi; il te connaît, et il sait combien un tel sujet m’est agréable. Occupe-toi toujours, ma chère Élisabeth, de l’arrangement de notre habitation. Quelle joie, quand nous y serons! J’ai écrit hier à la hâte à Robespierre. Je n’ai pu lui dire qu’une partie de ce que je voulais qu’il sût. Le temps m’a manqué; c’est ce qui m’arrive souvent. Il paraît que ma prédilection sur le comité de salut public s’accomplit. J’en suis fâché, mais on aura encore longtemps raison en présumant mal du commun des hommes en place. Je finis à regret, ma tendre amie. Embrasse pour moi tes père et mère. Dis-leur que je les aime, que je les aimerai toujours de même. Embrasse aussi Victoire et le reste de la famille. Ne m’oublie pas auprès de la citoyenne Chalabre, de Calandini, de Robespierre, que je haïrais, si je pouvais haïr un aussi bon patriote. Je t’embrasse de tout mon cœur.

LEBAS. »

[AN, 35AP/1., Buchez-Roux, tome 35, 345-346. Pol-Coutant, op. cit., 162-163.]

C’est d’Hazebrouck, le 16 août 1793, que Lebas écrit une nouvelle lettre à Élisabeth, alors qu’il rentre sur Cassel.

 

« Hazebrouck, 16 août.

Je profite, ma chère Élisabeth, d’un moment de loisir pour m’entretenir un peu avec toi. Je compte arriver ce soir à Cassel, et être assez heureux pour y trouver une lettre de toi. Une lettre de toi!… C’est sans doute une grande consolation, mais ce n’est pas toi; rien ne peut te suppléer, et je sens à chaque instant que tu me manques. Tu m’as parlé du jardin; tu m’as demandé si je m’en souvenais. Pourrais-je l’oublier, ma chère Élisabeth? Oh non! Tous les lieux où j’ai pu librement causer avec toi, t’exprimer ma tendresse et m’entendre dire par toi-même que tu m’aimais, mon imagination ne cesse de les revoir, de s’y reposer. Lorsque notre voiture nous conduit, et que mon collègue fatigué, ou cesse de parler ou s’endort, moi je songe à toi; si je m’endors aussi, je pense encore à toi. Toute autre idée, lorsque les affaires publiques ne m’occupent plus, m’est importune. Duquesnoy m’est devenu plus cher, depuis qu’il m’a questionné sur toi, et qu’il m’a fourni l’occasion de lui peindre mon amour. Ma chère Élisabeth, ô toi, qu’il m’a fallu abandonner au moment où je croyais m’unir pour jamais à moi, toi qu’il m’a fallu quitter pour entreprendre un voyage pénible et triste, quand te-reverrai-je? Maintenant que ma présence n’est plus à beaucoup près aussi nécessaire, Couthon n’aura-t-il pas assez d’égards pour son jeune collègue, Robespierre ne considérera-t-il pas que j’ai assez fait pour chercher à abréger le terme de mon sacrifice? Certes, de tous ceux que j’ai faits à la patrie, aucun ne m’a coûté autant que celui qui me priva du bonheur d’être à toi aussitôt que je le désirais. Une chose surtout augmente mon impatience de te rejoindre. Je crains que tu ne négliges trop ta santé. Ma chère Élisabeth, prends soin de ta santé, je t’en conjure; que je puisse bientôt t’embrasser bien portante. Si d’ici à huit jours au plus tard je ne suis pas rappelé, il est certain que je saurai trouver un moyen d’aller à Paris, et, quand j’y serai, il faudra bien qu’on se détermine à me remplacer. Chacun son tour. Je reverrai Ernouf aujourd’hui, à ce que j’espère. Depuis mon arrivée à Cassel, je ne l’ai guère vu, parce qu’il a fallu qu’il accompagnât le général Barthel à Cambrai, d’où il n’est de retour que depuis peu de jours. Celui-là m’aurait encore parlé de toi; il te connaît, et il sait combien un tel sujet m’est agréable. Occupe-toi toujours, ma chère Élisabeth, de l’arrangement de notre habitation. Quelle joie, quand nous y serons! J’ai écrit hier à la hâte à Robespierre. Je n’ai pu lui dire qu’une partie de ce que je voulais qu’il sût. Le temps m’a manqué; c’est ce qui m’arrive souvent. Il paraît que ma prédilection sur le comité de salut public s’accomplit. J’en suis fâché, mais on aura encore longtemps raison en présumant mal du commun des hommes en place. Je finis à regret, ma tendre amie. Embrasse pour moi tes père et mère. Dis-leur que je les aime, que je les aimerai toujours de même. Embrasse aussi Victoire et le reste de la famille. Ne m’oublie pas auprès de la citoyenne Chalabre, de Calandini, de Robespierre, que je haïrais, si je pouvais haïr un aussi bon patriote. Je t’embrasse de tout mon cœur.

LEBAS. »

[AN, 35AP/1., Buchez-Roux, tome 35, 345-346. Pol-Coutant, op. cit., 162-163.]

Retour à Cassel 

 

Le 17 août 1793, Lebas est de retour à Cassel:

 

Les représentants à l’Armée du Nord au Comité de Salut public,

 

Cassel, 17 août 1793.

 

[« Ils rendent compte de la nomination du citoyen Alexandre Lemaire comme commissaire des guerres provisoire de la ville d’Aire, ainsi que de plusieurs arrestations. » Ministère de la guerre; Armées du Nord et des Ardennes. Analyse.] [RACSP, VI-6.]

 

Un représentant à l’Armée du Nord, au Comité de Salut public,

 

« Cassel, 17 août 1793.

Nous vous faisons passer ci-joint, Citoyens nos collègues, copies de cinq arrêtés par nous pris les 12, 15 et 16 de ce mois.

  1. et F.

LEBAS. »

 

Les arrêtés sont joints. Ils ont trait: 1° à la nomination d’Alexandre Lemaire en qualité de commissaire des guerres à Aire; 2° à la désignation des membres d’un Comité de surveillance dans cette ville; 3° au remplacement de l’éclusier d’Aire; 4° au transfert dans la maison d’arrêt d’Arras de toutes les personnes arrêtées comme suspectes dans le district de Béthune; 5° à la constitution d’un comité de salut public à Hazebrouck.

 

[AN, AF II 148, pl. 1202, p. 16. Supplément Bouloiseau, 2e volume, 52.]

 

Des représentants à l’Armée du Nord, au Comité de Salut public,

 

« Cassel, 18 août 1793.

 

Nous vous faisons passer ci-joint, Citoyens nos collègues, copie de deux arrêtés par nous pris le jour d’hier.

  1. et F.

 

LEBAS, DUQUESNOY. »

 

Ces arrêtés ont trait: 1° au remplacement de 2 administrateurs du district de Béthune p. 26); 2° à la suspension de ses fonctions du général Chalain [Blandin de Chalain], général de brigade et commandant de la place de Béthune, et à sa mise en état d’arrestation dans la maison d’arrêt d’Arras (p. 24). Un troisième arrêté dont il n’est pas fait mention dans cette lettre, mais qui se trouve dans le même dossier, se rapporte au citoyen Hudry, adjudant-major au 17e bataillon des Fédérés et à ce moment capitaine des canonniers de ce bataillon, accusé d’avoir une conduite despotique et tyrannique à l’égard des volontaires et d’avoir commis des actes anti-républicains. Les représentants ordonnent son arrestation et son incarcération à la maison d’arrêt d’Arras et son remplacement par le lieutenant Duplessis de la compagnie de canonniers du 1er bataillon du Calvados (p. 13).

 

[AN, AF II 149, pl. 1202, p. 25. Supplément Bouloiseau, 2e volume, 53.]

 

Un représentant à l’Armée du Nord, au Comité de Salut public,

 

« Cassel, 19 août 1793.

 

Nous vous faisons passer ci-joints, Citoyens nos collègues, copie d’un arrêté que nous avons pris le jour d’hier, et d’une délibération prise par le Conseil général de la commune le 14 de ce mois.

  1. et F.

LEBAS. »

 

L’arrêté (p. 38) suspend Bernard Alexandre Daboville, commissaire à l’Armée des Ardennes pour s’être « permis dans plusieurs occasions des propos qui annoncent un partisan du royalisme et de l’aristocratie » et ordonne de le conduire sur le champ à la maison d’arrêt de Béthune. La délibération est celle de la commune de Cassel désignant le citoyen Hencart, receveur de la régie nationale des douanes, pour remplacer le citoyen Lhopital inspecteur des douanes à Cassel, arrêté par ordre des représentants près l’Armée du Nord. (p. 37).

 

[AN, AF II 148, pl. 1202, p. 39. même texte dans: AF II* 141, page 272. Supplément Bouloiseau, 2e volume, 55.]

 

Ce même 19 août 1793, Lebas envoie une dernière lettre à Élisabeth, de sa mission, assez désespérée de ne pouvoir revenir immédiatement à Paris, et prévoyant un stratagème afin de pouvoir se marier au plus vite avec son aimée:

 

« Cassel, 19 août.

Ma chère Élisabeth, j’ai reçu plusieurs lettres de toi. Le sentiment qu’elles m’ont fait éprouver a été mêlé de douleur et de plaisir. Elles ont redoublé mon impatience de revoler vers toi. Puisque l’on ne me rappelle pas, je vais prendre, de concert avec Duquesnoy, un arrêté pour me rendre à Paris, où je compte arriver à la fin de la semaine. Fais tout préparer pour notre mariage. Peut-être après un court séjour faudra-t-il que je reparte. Mais au moins nous nous arrangerons de manière à n’être plus éloignés l’un de l’autre. Je n’ai que le temps de t’écrire ce peu de mots. Mille embrassades à toute la chère famille et à nos amis communs. Tout à toi, ma chère et tendre amie.

LEBAS. »

[AN, 35AP/1., Buchez-Roux, tome 35, 346, Pol-Coutant, op. cit., 163-165.]

 

Le 21 août 1793, la Convention décide enfin de rappeler Lebas dans son sein, et de le remplacer par le député Hentz comme le demandait Lebas lui-même dans l’une de ses lettres à Élisabeth :

 

« La Convention nationale rappelle dans son sein le citoyen Lebas, représentant du peuple près l’armée du Nord, et le remplace par le citoyen Hentz. » [A.P., LXXII-72, 547, 21 août 1793. P.V., tome 19, page 136.]

 

Décret relatif à la mission à l’armée du Nord. Convention nationale, 21 août 1793.

 

« La Convention nationale rappelle dans son sein le citoyen Lebas, représentant du peuple près l’armée du Nord, et le remplace par le citoyen Hentz. » [RACSP, VI, 49.]

 

Le 26 août 1793, Philippe Lebas et Élisabeth Duplay se mariaient à Paris. Quant à Duquesnoy, demeuré un temps seul, il demandait au Comité de Salut public: « Que mon collègue Lebas revienne donc au plus tôt. Tâchez de nous adjoindre encore un collègue. » ( Lettre du 25 août 1793) et le jour même du mariage de Lebas  dans un post-scriptum, « La Convention nationale vient de rappeler mon collègue Lebas! Vous voudrez bien aussi me faire donner un successeur. Le comité se souviendra que, si je suis retourné en commission, ce n’a été que parce que j’étais sûr que les principes de Lebas concordaient avec les miens. » (Lettre du 26 août 1793.) [ Recueil Legros, 179, 186.]

La défiance vis-à-vis des généraux continuait. Ainsi le 26 août 1793, jour du mariage de Lebas, les membres du comité de salut public chargés de la correspondance ( Carnot, Robespierre et Hérault) écrivaient à Bouchotte, ministre de la guerre: « Nous vous envoyons, citoyen ministre, une lettre du citoyen Auvert, chirurgien aide-major près l’armée du Nord, portant une dénonciation contre le général O’Méara qu’on lui dit avoir remplacé le général Omoran dans le commandement du camp de Cassel; nous vous invitons à vérifier le plus promptement possible les faits contenus dans cette lettre; les trahisons sans cesse renaissantes des officiers des armées doivent vous faire sentir combien il est important de prendre sur leur compte, tous les renseignements qu’exige le salut de la patrie. » [Recueil Legros, 181.]

 

Bruno DECRIEM.( février 2021)

 

( Abréviations: AD: Archives départementales. AN: Archives nationales).

 

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE:

 

Archives Parlementaires de 1787 à 1860, Recueil complet des débats législatifs et politiques des chambres françaises (…) 1re série 1789-1799, fondé sous la direction de M.J. Mavidal et M.E. Laurent, Paris, Dupont ( puis CNRS), 1879-2000, 100 volumes. ( abréviation: A.P.)

 

Stéphane Pol ( Paul Coutant), Autour de Robespierre Le Conventionnel Le Bas, Paris, Ernest Flammarion Éditeur, 1901. ( Pol-Coutant)

 

Philippe Joseph-Benjamin Buchez et Pierre célestin Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, Paulin, libraire-éditeur, Paris, 1835-1838, 40 volumes. (Buchez-Roux)

 

Correspondance générale de Carnot publiée avec des notes historiques et biographiques par Etienne Charavay, Paris, Imprimerie nationale, 1892-1897, 4 volumes.

 

Albert Soboul, Dictionnaire Historique de la Révolution française, Paris, P.U.F., 1989:

Raymonde Monnier: Duplay ( famille), 379-380.

Sylvain Goujon: Duquesnoy Ernest Dominique François Joseph, 383-384.

François Wartelle: Lebas Philippe François Joseph, 654-655.

 

Alphonse Aulard, Recueil des actes du Comité de salut public avec la correspondance officielle des représentants en mission et le registre du Conseil exécutif provisoire, Paris, Imprimerie Nationale, 1889-1999, 28 volumes + 4 volumes supplémentaires ( Suppléments Bouloiseau) + 4 volumes d’index. ( RASCP)

 

La Révolution telle qu’elle est, ou correspondance inédite du Comité de Salut public avec les généraux et les représentants du peuple en mission près les armées et dans les départements pendant les années 1793, 1794 et 1795; mise en ordre par M. Legros, Tome Deuxième, Paris, Mame, éditeur, rue Guénégaud, 23, 1837. ( Recueil Legros).

 

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